Welcome to the hotel California

Décade et décadence

«  If you remember the sixties, you weren’t there », une petite phrase toute simple qui résume le sentiment général actuel auquel sont confrontés tous ceux qui tentent de dire, écrire, décrire cette folle décennie. L’empreinte toute à la fois évanescente et profonde qu’elle a laissé dans l’imaginaire collectif fascine, souvent. Les années soixante donc, où l’on allait au cinéma à Paris pour deux francs, les jupes des filles se raccourcissaient et les Beatles devenaient les idoles de toute une génération. De l’autre côté de l’Atlantique le phénomène des groupes de rock se propage et s’enflamme, exporté du Royaume-Uni quand bien même le rock’n’roll est né aux États-Unis dans les années 50, avec des artistes comme Chuck Berry ou Elvis Presley, Johnny Cash, ou Jerry Lee Lewis. Mais les groupes pop sont popularisés en Angleterre avec à leur tête les Beatles et les Rolling Stones.

pet sounds

Pourquoi à ce moment là ?

L’épicentre du séisme culturel qui se produit outre Manche n’a d’équivalent que celui qui secoue la côte ouest des États-Unis au même moment, les Beach Boys prenant la tête des charts, au coude à coude avec les Beatles. L’histoire de la Californie semble, plus que nulle part ailleurs, se confondre avec les différents mouvements culturels qu’elle a vu naitre. Histoire et mouvements culturels s’interpénètrent, se fondent l’un dans l’autre jusqu’à ne former plus qu’un. La décennie des Sixties est celle d’une révolution musicale et picturale, et la Californie se présente comme l’ambassadrice d’un mode de vie « cool », exprimé dans les tubes au gout d’eau salée de la surf music menée par les Beach Boys. De jeunes surfeurs, des plages paradisiaques, des mélodies entrainantes, c’est bien le lieu des « Good Vibrations » et la devise Sea Sex and Sun témoigne de ce doux vent de légèreté qui souffle sur la côte ouest. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que les révolutions culturelles et les idées nouvelles naissent habituellement le long des côtes, l’enfoncement dans les terres étant synonyme d’augmentation d’un sentiment conservateur voire réactionnaire. On pourrait naïvement interpréter cette observation par un parallèle entre l’appel du large et le désir de renouvellement, mais il y a sans doute matière à faire une thèse et ce n’est pas notre propos…La surf music qui inonde toutes les radios du pays au début de la décennie permet à la jeunesse d’oublier « l’American Way of life », modèle de vie encensé dans les années 50, maisonnettes propres, herbe plus verte que celle du voisin, chemisettes blanches, WayFarer sur le nez et Chevrolet Impala garée dans l’allée.

californieLatent, en sourdine, le trauma de la chasse aux sorcières, cette lutte quasi paranoïaque contre le communisme, et les souvenirs de la guerre de Corée. Sur les plages californiennes, on préfère écouter les instrumentaux des Lively Ones, on veut se sentir griser par ce sentiment de liberté qui n’appartiendrait qu’à la jeunesse. Le monde prend alors des allures de film, un road movie comme American Graffiti (réalisé par Georges Lucas en 1972 et produit par Coppola) à grande échelle, avec pour protagoniste une jeunesse en proie à son errance et ses hésitations. L’action prend place en 62 juste après l’assassinat de Kennedy et en plein milieu de la guerre du Vietnam, le road movie nous emmène sur la Highway 101, route mythique qui relie San Francisco à Los Angeles et qui donnera à Bob Dylan le nom d’un de ses albums (Highway 101 Revisited). Le monde occidental partage le rêve californien chanté par The Mamas and the Papas :

« I’d be safe and warm

if I was in L.A.

California Dreamin’

On such a Winter’s day »

« Je serais en sécurité et au chaud

Si j’étais à L.A.

Rêver de la Californie

Par une journée d’hiver comme celle-ci »

Un pays qui se transforme

L’Amérique des années soixante est un pays jeune, la moyenne d’âge est de trente-deux ans seulement : le chamboulement démographique résultant du baby-boom d’après guerre sous-tend la révolution culturelle à venir. Et si le début des années 60 marque l’engouement de la jeunesse pour les groupes Rock, il s’accompagne également de mouvements de contestation sans précédent dont les artistes seront les porte-paroles. La contestation prend plusieurs formes mais rend compte d’un seul moteur : le rejet du modèle existant et la volonté d’esquisser un modèle de société différent, moins violent et plus juste. La jeunesse utopique, naïve s’engage contre la guerre du Vietnam, pendant que la communauté noire lutte pour révoquer le système ségrégationniste et ses pratiques détestables en vigueur. Au centre de tout cela, des centaines d’artistes participent à cette déconstruction  d’un « American Way of Life » dépassé.

We shall overcome

Aux origines du rock : une communauté qui souffre

Si le rock touche d’abord la jeunesse blanche issue des classes moyennes qui se retrouve le samedi soir pour danser dans les « ballrooms », il faut se rappeler que ce rythme est né de musiques noires : le blues et le rythm’n’blues. C’est donc dans une musique traditionnelle noire, avec ce qu’elle comporte de rythmes endiablés, d’aspects corporels voire charnels et de vocation à dire la souffrance d’un peuple que le rock s’est ancré, et s’est affiché comme un style universel. Les adolescents y robert-doisneaube-bop-en-cave-saint-germain-des-prc3a9s-paris1951trouvent un exutoire au cadre puritain de la société blanche traditionnelle. À leur manière, ils affrontent et confrontent l’idéologie dominante des WASP de la société américaine, laissant les adultes perplexes face à cette nouvelle musique souvent qualifiée de régressive. Le modèle bien-pensant de société qu’on leur offre ne convient plus, ils ne se satisfont plus de la consommation comme principale aspiration et commencent à s’indigner de la ségrégation de fait qui persiste dans le pays. L’Amérique, qui prétend se dresser face au bloc Soviétique accusé de barbarie totalitaire, se doit de remédier à cette situation indigne.

La résistance s’organise au sein de la communauté noire depuis que Rosa Parks a refusé de céder sa place dans un bus. En 1962, Martin Luther King, alors pasteur, se lance dans une série d’actions aussi spectaculaires dans leur envergure que profondément pacifiques, ce qui ne manque pas de déstabiliser le gouvernement et l’opinion publique américaine. Dès lors, la musique a un rôle essentiel dans le combat des Noirs : les chants traditionnels, le gospel constituent des armes pacifiques dans la lutte.

Les chanteurs folk rejoignent la cause

À partir du début des années 60, les Noirs ne sont plus seuls à se battre pour leurs droits, ils sont vite rejoints par toute une partie de la population, la gauche intellectuelle et la jeunesse en priorité. Les chanteurs folk, presque tous Blancs par ailleurs, soutiennent activement la cause Noire et en deviennent les portes-parole improvisés. Le premier est âgé de 21 ans seulement en 1962. Avec sa guitare, Bob Dylan a l’habitude de nous raconter des histoires, parfois légères, étranges ou cocasses, semblable au Mr Tambourine Man qu’on aimerait avoir près de soi les soirs d’insomnie. Cette fois-ci l’histoire est moins drôle. Il raconte un triste fait divers survenu quelques années auparavant. L’histoire sordide d’un jeune adolescent Noir victime d’un crime profondément raciste, laissé impuni par une justice laxiste et complaisante envers les Blancs. Ce fait divers marqua profondément le jeune Dylan et fit l’objet de sa toute première « protest song » : The Death of Emmitt Till. Cette chanson est loin de faire partie des meilleures de l’artiste mais reste symboliquement le point de départ de sa carrière engagée politiquement.

Les actions pacifiques se multiplient et se propagent dans tous le pays, des étudiants commencent à organiser des sit-in dans des lieux où ils ne sont pas les bienvenus, ils subissent humiliations et coups mais jamais n’y répondent. Des personnalités se joignent au mouvement, c’est le cas par exemple du comédien Dick Gregory qui s’entend dire à un café « We don’t serve niggers » et répond  « It’s okay, i don’t eat niggers ». Entre 1961 et 1963 sont organisés des Freedom Rides, les voyages de la liberté, qui participent de la lutte pour les droits civiques. De jeunes activistes Noirs et Blancs parcourent le Sud des États Unis dans  les inter-states (bus inter États) dans lesquels la ségrégation est en place. Ils sont agressés physiquement par une partie de la population raciste du Sud et les autorités locales ferment les yeux. À nouveau, ils ne répondent pas, et tout le tragique de la cause Noire s’exprime dans cette dignité qui les accompagne. Ils n’utilisent qu’une arme : encore et toujours, la musique. Phil Ochs, jeune chanteur folk politiquement engagé compose  en leur honneur Freedom Riders en 1962 qui relate ces voyages et réaffirme la promesse d’insoumission pacifique de tout un peuple :

«They boarded a bus in Washington D.C.

To enter a state half slave and half free

The wheels hummed a song and they sang along

The song of liberty, the song of liberty

Freedom riders roll along

Freedom riders won’t be long

Won’t be long »

« Ils sont montés à bord d’un bus à Washington DC
Pour entrer dans un État, à moitié esclaves à moitié libres
Les roues fredonnaient une chanson et ils ont chanté tout du long
Le chant de la liberté, le chant de la liberté.

Les Freedom Riders arrivent
Les Freedom Riders ne vont pas tarder
Ne vont pas tarder.»

Joan+Baez-martin-luther-king-jr

Le mouvement s’amplifie

La chanteuse folk Joan Baez, autre icône de la chanson contestataire, affiche elle aussi son soutien à la cause de Martin Luther King en le rejoignant lors des marches de Selma et de Washington. Avec la télévision et les médias de masse les apparitions et interventions d’artistes peuvent porter un plus large écho, l’enjeu de leur engagement prends de l’ampleur et les chanteurs folk ne dissocient plus leur musique et leur conscience politique. Accompagnée d’autres artistes, Joan reprend l’hymne officieux du mouvement, We Shall Overcome, qui clôt le festival folk de Newport en juillet 1963.

«We shall overcome

We shall overcome someday

For I know in my heart

It will come true

We shall overcome someday»

«Nous vaincrons

Un jour nous vaincrons

Je sais dans mon coeur

Que cela arrivera

Un jour nous vaincrons.»

La radicalisation avec les Black Panthers

En 1964-1965 Johnson fait voter les Civil Rights Act et Voting Rights Act, une victoire majeure pour la communauté noire et pour la dignité des États-Unis. Cependant, dans de nombreux États encore très racistes l’interdiction de la ségrégation n’est pas immédiatement effective. Déçue, une partie de la communauté Noire ne veut plus se contenter d’actions pacifistes et prône l’action violente. Le mouvement noir se radicalise en partie avec à l’apogée la création du Black Panthers Party. La chanson choisie par les leaders du parti pour les représenter est encore une chanson de Bob Dylan : Ballad of a Thin Man :

«You hand in your ticket

And you go watch the geek

Who immediately walks up to you

When he hears you speak

And says, “How does it feel

To be such a freak?”

And you say, “Impossible”

As he hands you a bone»

«Tu tiens ton ticket 
Et tu vas voir le monstre de foire 
Qui s’avance immédiatement vers toi 
Quand il t’entend parler 
Et dit « Comment te sens-tu 
D’être si bizarre ? » 
Et tu dis « Impossible » 
Pendant qu’il te tend un os. »

Selon leur interprétation, ce couplet décrit les relations raciales aux États-Unis. Le geek étant le noir et l’homme fin incarne un bourgeois blanc. Les Black Panthers sont connus pour leurs actions violentes et sont encore aujourd’hui très controversés.  Leur réinterpration de cette chanson de Bob Dylan, pourtant grand défenseur de la cause noire, traduit cette radicalisation extrême. On est ici bien loin de la zénitude hippie californienne et du pacifisme de Martin Luther King. Le Blanc devient un ennemi, qu’il faut affronter pour obtenir la libération.

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La guerre du Vietnam ou l’engagement sans précédent des artistes

On ne peut pas évoquer la guerre du Vietnam (1955-1975) sans mentionner les oeuvres qui lui sont consacrées, cinématographiques ou musicales. Les Américains vivent cette guerre comme un traumatisme et les artistes rock ne font pas exception. Ce lien étroit s’illustre notamment dans les bandes originales des films traitant du sujet : on pense à Apocalypse Now de Francis ford Coppola (1979) qui met à l’honneur des artistes tels que The Doors et The Rolling Stones, ou The Deer Hunter de Michael Cimino (1978) où l’on entend Foxy Lady de Jimi Hendrix, ou encore Full Metal Jacket réalisé par Stanley Kubrick en 1987 qui utilise Hello Vietnam de Johnnie Wright et Surfin’ Bird du groupe de surf rock américain The Trashmen. Dans Platoon (1986), Oliver Stone choisit des titres tels que White Rabbit de Jefferson Airplane, l’un des groupes précurseurs du mouvement psychédélique né à San Francisco.

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La population américaine est hantée pendant de longues années par cette guerre très médiatisée, le conflit s’enlise et l’opinion publique émet des réticences concernant l’intervention américaine au Vietnam. Les chanteurs rock deviennent les porte-paroles du mouvement pacifiste qui s’organise. Pour la première fois de l’histoire, la musique n’a plus seulement vocation à communiquer des valeurs mais permet de fédérer des groupes sociaux, d’unifier une société alors très hiérarchisée.

Les musiciens, à l’instar des cinéastes, s’adonnent surtout à dénoncer l’horreur de la guerre, ils exhibent tout ce qu’elle a de plus absurde. Il ne s’agit pas de chanter le rêve d’une nation en paix, mais bien de s’opposer frontalement au conflit.

L’absurdité du conflit dénoncée par les groupes rock

Dans la chanson Fortunate Son, le groupe Creedence Clearwater Revival fondé à San Francisco à la fin des années 50 raconte l’histoire d’un homme enrôlé dans l’armée et forcé d’aller au Vietnam, contrairement aux fils de sénateurs et autres hommes riches qui échappent à cet enfer. Elle met le doigt sur l’hypocrisie du système démocratique américain qui prétend offrir les mêmes chances à tous mais protège les élites.

«Some folks inherit star spangled eyes,

Ooh, they send you down to war, lord,

And when you ask them, « how much should we give? »

Ooh, they only answer more! more! more! yoh,

It ain’t me, it ain’t me, i ain’t no military son, son.

It ain’t me, it ain’t me; i ain’t no fortunate one, one.»

«Ouais, certains types héritent de yeux étincelants d’étoiles
Ooh, ils t’envoient à la guerre, Seigneur,
Et quand tu leur demandes, « Combien devrions-nous donner? »
Oh, ils répondent seulement, plus, plus, plus, yoh
C’est pas moi, c’est pas moi, je suis pas un fils de militaire
C’est pas moi, c’est pas moi, je suis pas un fils chanceux, non»


Dans une interview donnée en 1982, John Fogerty, chanteur, guitariste et compositeur du groupe précise son message : 

« En 1969  la majorité du pays pensait que le moral des troupes était bon et environ 80 % d’entre eux étaient favorables à la guerre. Mais certains d’entre nous qui regardaient attentivement la situation savaient que quelque chose n’allait pas. Je n’avais guère d’admiration pour Nixon et le genre de personnes comme lui. À l’époque, vous aviez l’impression que ces gens bénéficiaient d’un traitement de faveur. L’opposition avec les classes dominantes et aisées devenait plus intense à la fin des années soixante. A cette période de ma vie, j’avais vingt-trois ans et je ne voulais pas combattre pour une guerre pour laquelle j’étais opposé. Les fils de bonne famille n’avaient pas à se poser ce genre de questions, puisqu’eux n’allaient pas au Vietnam. Ce qui ne les empêchait pas de dire que cette guerre était bonne pour l’Amérique »

 

Parmi les chansons les plus emblématiques qui s’opposent au conflit, on trouve I-Feel-I’m-Fixing-to-Die Rag (1965) de Country Joe McDonald, un artiste folk très engagé politiquement dans les années 60. Issu d’une famille communiste dévastée par le maccarthysme, il doit son nom de scène au surnom affectueux « Country Joe » de Joseph Staline aux États-unis lors de la Seconde Guerre Mondiale. Lors de sa prestation à Woodstock quatre ans plus tard, il fait scander des « Fuck ! » aux quelques 450 000 spectateurs transportés. Sa chanson est devenu un hymne pacifiste :

« Come on all of you big strong men

Uncle Sam needs your help again

he’s got himself in a terrible jam

way down yonder in Viet Nam,

put down your books and pick up a gun we’re

gonna have a whole lotta fun. (…)

Come on mothers throughout the land

pack your boys off to Viet Nam

come on fathers don’t hesitate

send your sons off before it’s too late

and you can be the first ones on your block

to have your boy come home in a box.»

«Allez tous les costauds
Oncle Sam a encore besoin de vous
Il s’est foutu dans la merde
Là bas au Viet Nam
Alors lâchez vos bouquins et prenez un fusil
On va se marrer. (…)
Allez les mères de tout le pays
Envoyer vos garçons au Viet Nam
Allez les pères n’hésitez pas
Envoyez vos fils avant qu’il ne soit trop tard
Vous serez les premiers du quartier
Dont le fils reviendra dans une boîte.»

Il fait preuve d’humour noir et de cynisme pour dépeindre une réalité qui le sidère. L’Amérique capitaliste incarnée par l’Oncle Sam envoie ses enfants à l’abattoir par intérêt économique tandis que les relents du maccarthysme se font sentir. En plein contexte de guerre Froide, l’Amérique veut s’imposer face à l’ennemi soviétique mais chaque mort d’un soldat américain suscite une forte émotion, et il devient difficile de trouver une raison profonde à cette intervention… Les chanteurs folk expriment leur ras-le-bol au gouvernement qui fait la sourde oreille. Ici, Country Joe McDonald s’amuse à reprendre le discours de propagande de l’armée en dévoilant les vraies raisons de la guerre -soupçonnées par le peuple- ainsi que ses conséquences désastreuses.

Jimi Hendrix à Woodstock : un moment historique

hendrixL’Amérique du Vietnam se critique par les textes, mais pas seulement. Le 18 août 1969, à Woodstock, Jimi Hendrix monte sur scène au petit matin et offre aux centaines de milliers de spectateurs présents une prestation qu’ils ne sont pas prêts d’oublier. Après avoir interprété d’une façon mystique Vodoo Chile, un classique de blues, Jimi lance par trois fois « Peace and Happiness » à une foule habitée. Puis il enchaîne avec sa version de l’hymne américain. À grands coups de vibrato et de saturation, on croit entendre, dans cette version déformée, le sifflement des bombes, les cris d’enfants et les rafales de tirs. Son message, c’est cette performance. Une guitare et des sons, des allusions. C’est l’hymne d’un pays malade qui arrive à nos oreilles, un pays blessé, sa voix est distordue et gémissante…

If you’re goin’ to San Francisco…

Les premiers festivals gratuits : nouveau mode de diffusion musicale

Les Sixties sont aussi le temps des festivals gratuits en plein air, où tout le monde peut se rendre, peu importent ses origines, la position qu’il occupe dans la grande hiérarchie sociale. De la même façon que le football unit tous les représentants des classes sociales derrière une équipe, le rock a des vertus démocratisantes. Ce n’est pas le style musical d’une partie de la société comme cela a pu être le cas précédemment, le jazz qui a été tour à tour accaparé par les milieux populaires, puis par les classes  plus aisées.

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Excès, usage de drogues et création du rock psychédélique à San Francisco

Cela commence par le Summer of Love en 1967. Puis toute une série de happenings, concerts psychédéliques et festivals en tout genre. Nous sommes à Monterey en Californie. Le quartier de Haight-Ashbury est envahi par plus de 100 000 personnes, des couronnes de fleurs dans les cheveux (… Be sure to wear some flowers in your hair). Les hippies sont là, avec eux le LSD, la débauche libertine. L’épicurisme exalte à San Francisco. Le Summer of Love est le berceau d’un nouveau courant : le rock psychédélique. Les chansons s’allongent, les mélodies sont répétitives et pénétrantes, on retrouve des solos instrumentaux longs, tortueux. Les musiques hypnotiques envoûtent. Plus que jamais la musique ne se résume pas uniquement à des chansons mais s’accompagne d’une attitude, d’une nouvelle façon de concevoir le monde. Les artistes plébiscités par la communauté hippie prennent les mêmes drogues hallucinogènes qu’eux ce qui se fait sentir dans leurs textes. En  février 1967, Jefferson Airplane, groupe fondé à San Francisco en 1965, sort l’album Surrealistic Pillow dans lequel la chanson White Rabbit parle explicitement de l’usage de LSD :

« One pill makes you larger

And one pill makes you small (…)

Go ask Alice

When she’s ten feet tall. »

« Une pilule te rend plus grand

Et une pilule te rend petit(…)

Va demander à Alice

Quand elle mesure 10 pieds »

Jefferson Airplane fait de nombreuses références à l’univers d’Alice au Pays des Merveilles de  Lewis Caroll au cours de la chanson, dès le titre qui parle du lapin de l’oeuvre, puis la reine de coeur, la chenille fumeuse d’opium sont évoquées… Le parallèle entre le monde imaginaire de cette petite fille qui prend des substances pour se transformer et un « trip » dû à la drogue se comprend aisément.

Plusieurs groupes  psychédéliques rencontrent le succès entre 1965 et 1969, la plupart dérivant du folk-rock. Jefferson Airplane, donc, mais aussi Quicksilver Messenger Service, fondé aussi à San Francisco en 1964 et Love, moins connu mais dont l’album Forever Changes est souvent considéré comme l’un des meilleurs albums rock de tous les temps par les critiques. Il reflète particulièrement le climat de la fin des années soixante, avec une sobriété presque dérangeante. On ressent à la fois l’oppression et la libération : l’oppression des forces de police dans tous le pays, celle du gouvernement qui s’entête à poursuivre la guerre du Vietnam, puis la consécration de l’amour libre chez la jeunesse et la découverte du LSD.

Le groupe le plus emblématique du courant psychédélique est The Grateful Dead, fondé en 1965 en Californie aussi. Il se produit pour la première fois sur scène lors d’un « acid test » à San Jose, sauterie destinée à tester les effets du LSD. Des pilules sont distribuées gratuitement au public. The Grateful dead propose une musique planante ; le style, nouveau et désinvolte, trouve un large public..

Contre-culture : la jeunesse se soulève

La contre-culture américaine qui s’affiche à San francisco est directement issue de la philosophie hippie. Elle se réfère au phénomène culturel contestataire qui se propage aux États-Unis et au Royaume-Uni entre 1965 et 1972. Le mouvement protestataire, principalement étudiant, a pris de l’ampleur au fur et à mesure que le mouvement en faveur des droits des Noirs grandissait et a atteint son apogée avec l’expansion de l’intervention américaine au Vietnam. Mais d’autres causes tiennent à coeur à la jeunesse : les droits des femmes, la sexualité, l’exercice de l’autorité par les forces policières. Dans Zabriskie Point, Antonioni (1970) met en scène les manifestations étudiantes dans les grandes universités californiennes : des affrontements avec les forces de police ont lieu, des sit-in ainsi que des grèves sont organisés, sur fond de marxisme et de féminisme. Antonioni a su peindre avec justesse cette génération. Le film s’achève sur une vision de la société de consommation qui explose sur une musique de Pink Floyd.

 

Entre le 16 et le 18 juin 1967, outre les groupes de rock psychédéliques, de nombreux artistes se succèdent face à 200 000 spectateurs en transe. On peut citer entre autres Jimi Hendrix, The Who, Janis Joplin, Joan Baez, Simon and Garfunkel ou encore Otis Redding. San Francisco est devenu le nouvel Eldorado d’une jeunesse émancipée aux moeurs totalement libérées, le lieu de tous les possibles et le berceau de la contre-culture américaine. Le premier festival rock gratuit à ciel ouvert bouleverse définitivement les normes des futurs concerts.

3 DAYS OF PEACE & MUSIC

Woodstock ou l’apogée du rêve hippie

Après le succès de Monterey, un festival de musique est prévu les 15, 16 et 17 août 1969 à Woodstock. On attendait 50 000 participants mais ce sont plus de 450 000 personnes qui sont venues. La jeunesse bourgeoise et contestataire accourt passer du bon temps et écouter de la musique, sans savoir qu’elle assiste au chant du cygne du rêve hippie et de la contre-culture.

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« Trois jours de paix et de musique. Des centaines d’hectares à parcourir. Promène-toi pendant trois jours sans voir un gratte-ciel ou un feu rouge. Fais voler un cerf-volant. Fais-toi bronzer. Cuisine toi-même tes repas et respire de l’air pur. » (Publicité pour l’événement)

Plus que jamais, la musique de masse a pour vocation d’unifier la jeunesse et incarne ses valeurs avec optimisme. Elle mêle folk, rock, psychédélisme mais aussi soul et blues. La contestation prend plusieurs formes à travers ces différents courants mais il est difficile de les apprécier séparément lors de ce festival hors-normes. Les gens se rassemblent dans l’euphorie comme lors du Summer of Love.

Le rendez-vous des plus grands

Les plus grands artistes se relaient sur scène durant trois jours, parmi eux : Joan Baez, Janis Joplin, Creedence Clearwater Revival, Jimi Hendrix, The Who, The Grateful Dead, Jefferson Airplane, Joe Cocker, Santana, Crosby, Stills, Nash & Young, Ten Years After… De nombreuses prestations deviennent mythiques et le concert est immortalisé par le film Woodstock de Michael Wadleigh. Joni Mitchell écrit une chanson du même titre qui sera reprise par Crosby, Stills, Nash & Young.

Quelques jours de rêve suspendus…

Le festival se déroule remarquablement paisiblement étant données l’affluence et les conditions impliquées. Quelques accidents sont tout de même enregistrés mais peu, et malgré les installations insuffisantes, le monde, les embouteillages et tout autre désagrément qui aurait pu s’immiscer entre la « paix » et la « musique » exclusivement promises, les spectateurs repartent comblés. Sans doute n’y a-t-il pas eu d’événement musical comparable à Woodstock, l’harmonie sociale qui régnait pendant ces trois jours donnait l’impression d’un rêve lucide.

La fin du rêve hippie et de l’ère californienne

Et pourtant, quelques jours plus tard, le festival d’Altamont organisé en réponse à Woodstock, avec les Rolling Stones en tête d’affiche, vient contraster cette jolie parenthèse sonnant la fin du trip hippie. Cet évènement a marqué les esprits par la violence qu’il a abrité, due notamment au gang de motards Hell’s Angels chargés d’assurer la sécurité. Le meurtre de Meredith Hunter pendant que les Stones se produisait..
Le festival laisse un souvenir glaçant et l’on ne reverra plus jamais de concert de l’ampleur de ceux de Monterey et de Woodstock. En 1970, Crosby, Still, Nash & Young sort le titre Almost Cut My Hair (J’ai failli me couper les cheveux), qui témoigne subtilement de ce parfum de fin d’une époque, celle de l’optimisme des Sixties.
 Le geste de couper ses cheveux est un symbole fort, qui prend tout son sens en cette année 1970 au cours de laquelle l’ère hippie s’essouffle déjà. Mais l’espoir est contenu dans la nuance du « almost » (failli), et la chanson bien que mélancolique à plusieurs points de vue laisse entendre une possible continuation, une possible renaissance. Le rock Californien restera le paroxysme d’un style musical exaltant, qui a eu un impact considérable sur toute une génération de Babyboomers en crise identitaire. Et de nouveaux courants commencent déjà à éclore au début des années 70, délaissant la Californie pour se trouver un nouvel Eldorado, un nouveau rêve à défendre : le punk rock en Angleterre avec les Sex Pistols ou les Clash ; le hard rock qui prend entre autres ses racines dans le rock psychédélique avec Led Zeppelin, les Guns’n’Roses ou encore Deep Purple comme ambassadeurs…

Vers une possible résurrection ?

Aujourd’hui, alors que la mode est au hippie-chic, une nouvelle génération de musiciens rock nostalgiques d’un âge supposé d’or réinvestissent la Californie pour y retrouver les « vibes » de cette époque révolue. Ils y enregistrent des sons résolument rétro.
C’est le cas de Jonathan Wilson avec son titre Desert Raven qui se poste en héritier des Beach Boys, des Byrds ou d’América.
Mais l’exception socio-culturelle que furent les années 60 en Californie ne semble pas prête de se reproduire aujourd’hui. Les sons -plus individualistes- qui unissent les jeunes aujourd’hui, principalement lors des festivals de techno, incitent certes dans une moindre mesure à la rencontre, au partage, mais suggèrent aussi une distance et une introspection poussées.
Quoiqu’il en soit, l’immense oeuvre laissée par ces artistes de talent nous permet toujours aujourd’hui de toucher du bout des doigts ce rêve Californien… Elle nous transporte tour à tour sur des plages de sable fin aux vagues déferlantes, puis dans des champs au fin fond d’un coin paumé, au beau milieu d’une foule bruyante et rieuse.

Bibliographie

Livres

DELMAS Yves, GANCEL Charles (2005). Protest Song, La chanson contestataire dans l’Amérique des sixties, Textuel, Paris, 335 p.

HOSKYNS Barney (2006). San Francisco : 1965-1970, les années psychédéliques, Le Castor Astral, 171 p.

HOSKYNS Barney (2008). Hotel California, les années folk rock (1965-1985), Le Castor Astral, 312 p.

Revue

Rolling Stone Hors Série Collector Spécial California Dreamin, juillet-août 2013, hors série n° 17

Sites Web

Anthologie du rock : les albums historiques [en ligne]. Disponible sur http://www.discrock.com

MICHEL BEQUET – En quoi le festival de Woodstock… [en ligne] Disponible sur http://festival-woodstock.over-blog.net

SHEILA WEILER – Suddenly that Summer [en ligne] Disponible sur http://www.vanityfair.com/ culture/2012/07/lsd-drugs-summer-of-love-sixties

Films

Zabriskie Point, M. Antonioni (1970)

Woodstock, Michael Wadleigh (1970)