Fortunate son

La guerre du Vietnam ou l’engagement sans précédent des artistes

On ne peut pas évoquer la guerre du Vietnam (1955-1975) sans mentionner les oeuvres qui lui sont consacrées, cinématographiques ou musicales. Les Américains vivent cette guerre comme un traumatisme et les artistes rock ne font pas exception. Ce lien étroit s’illustre notamment dans les bandes originales des films traitant du sujet : on pense à Apocalypse Now de Francis ford Coppola (1979) qui met à l’honneur des artistes tels que The Doors et The Rolling Stones, ou The Deer Hunter de Michael Cimino (1978) où l’on entend Foxy Lady de Jimi Hendrix, ou encore Full Metal Jacket réalisé par Stanley Kubrick en 1987 qui utilise Hello Vietnam de Johnnie Wright et Surfin’ Bird du groupe de surf rock américain The Trashmen. Dans Platoon (1986), Oliver Stone choisit des titres tels que White Rabbit de Jefferson Airplane, l’un des groupes précurseurs du mouvement psychédélique né à San Francisco.

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La population américaine est hantée pendant de longues années par cette guerre très médiatisée, le conflit s’enlise et l’opinion publique émet des réticences concernant l’intervention américaine au Vietnam. Les chanteurs rock deviennent les porte-paroles du mouvement pacifiste qui s’organise. Pour la première fois de l’histoire, la musique n’a plus seulement vocation à communiquer des valeurs mais permet de fédérer des groupes sociaux, d’unifier une société alors très hiérarchisée.

Les musiciens, à l’instar des cinéastes, s’adonnent surtout à dénoncer l’horreur de la guerre, ils exhibent tout ce qu’elle a de plus absurde. Il ne s’agit pas de chanter le rêve d’une nation en paix, mais bien de s’opposer frontalement au conflit.

L’absurdité du conflit dénoncée par les groupes rock

Dans la chanson Fortunate Son, le groupe Creedence Clearwater Revival fondé à San Francisco à la fin des années 50 raconte l’histoire d’un homme enrôlé dans l’armée et forcé d’aller au Vietnam, contrairement aux fils de sénateurs et autres hommes riches qui échappent à cet enfer. Elle met le doigt sur l’hypocrisie du système démocratique américain qui prétend offrir les mêmes chances à tous mais protège les élites.

«Some folks inherit star spangled eyes,

Ooh, they send you down to war, lord,

And when you ask them, « how much should we give? »

Ooh, they only answer more! more! more! yoh,

It ain’t me, it ain’t me, i ain’t no military son, son.

It ain’t me, it ain’t me; i ain’t no fortunate one, one.»

«Ouais, certains types héritent de yeux étincelants d’étoiles
Ooh, ils t’envoient à la guerre, Seigneur,
Et quand tu leur demandes, « Combien devrions-nous donner? »
Oh, ils répondent seulement, plus, plus, plus, yoh
C’est pas moi, c’est pas moi, je suis pas un fils de militaire
C’est pas moi, c’est pas moi, je suis pas un fils chanceux, non»


Dans une interview donnée en 1982, John Fogerty, chanteur, guitariste et compositeur du groupe précise son message : 

« En 1969  la majorité du pays pensait que le moral des troupes était bon et environ 80 % d’entre eux étaient favorables à la guerre. Mais certains d’entre nous qui regardaient attentivement la situation savaient que quelque chose n’allait pas. Je n’avais guère d’admiration pour Nixon et le genre de personnes comme lui. À l’époque, vous aviez l’impression que ces gens bénéficiaient d’un traitement de faveur. L’opposition avec les classes dominantes et aisées devenait plus intense à la fin des années soixante. A cette période de ma vie, j’avais vingt-trois ans et je ne voulais pas combattre pour une guerre pour laquelle j’étais opposé. Les fils de bonne famille n’avaient pas à se poser ce genre de questions, puisqu’eux n’allaient pas au Vietnam. Ce qui ne les empêchait pas de dire que cette guerre était bonne pour l’Amérique »

 

Parmi les chansons les plus emblématiques qui s’opposent au conflit, on trouve I-Feel-I’m-Fixing-to-Die Rag (1965) de Country Joe McDonald, un artiste folk très engagé politiquement dans les années 60. Issu d’une famille communiste dévastée par le maccarthysme, il doit son nom de scène au surnom affectueux « Country Joe » de Joseph Staline aux États-unis lors de la Seconde Guerre Mondiale. Lors de sa prestation à Woodstock quatre ans plus tard, il fait scander des « Fuck ! » aux quelques 450 000 spectateurs transportés. Sa chanson est devenu un hymne pacifiste :

« Come on all of you big strong men

Uncle Sam needs your help again

he’s got himself in a terrible jam

way down yonder in Viet Nam,

put down your books and pick up a gun we’re

gonna have a whole lotta fun. (…)

Come on mothers throughout the land

pack your boys off to Viet Nam

come on fathers don’t hesitate

send your sons off before it’s too late

and you can be the first ones on your block

to have your boy come home in a box.»

«Allez tous les costauds
Oncle Sam a encore besoin de vous
Il s’est foutu dans la merde
Là bas au Viet Nam
Alors lâchez vos bouquins et prenez un fusil
On va se marrer. (…)
Allez les mères de tout le pays
Envoyer vos garçons au Viet Nam
Allez les pères n’hésitez pas
Envoyez vos fils avant qu’il ne soit trop tard
Vous serez les premiers du quartier
Dont le fils reviendra dans une boîte.»

Il fait preuve d’humour noir et de cynisme pour dépeindre une réalité qui le sidère. L’Amérique capitaliste incarnée par l’Oncle Sam envoie ses enfants à l’abattoir par intérêt économique tandis que les relents du maccarthysme se font sentir. En plein contexte de guerre Froide, l’Amérique veut s’imposer face à l’ennemi soviétique mais chaque mort d’un soldat américain suscite une forte émotion, et il devient difficile de trouver une raison profonde à cette intervention… Les chanteurs folk expriment leur ras-le-bol au gouvernement qui fait la sourde oreille. Ici, Country Joe McDonald s’amuse à reprendre le discours de propagande de l’armée en dévoilant les vraies raisons de la guerre -soupçonnées par le peuple- ainsi que ses conséquences désastreuses.

Jimi Hendrix à Woodstock : un moment historique

hendrixL’Amérique du Vietnam se critique par les textes, mais pas seulement. Le 18 août 1969, à Woodstock, Jimi Hendrix monte sur scène au petit matin et offre aux centaines de milliers de spectateurs présents une prestation qu’ils ne sont pas prêts d’oublier. Après avoir interprété d’une façon mystique Vodoo Chile, un classique de blues, Jimi lance par trois fois « Peace and Happiness » à une foule habitée. Puis il enchaîne avec sa version de l’hymne américain. À grands coups de vibrato et de saturation, on croit entendre, dans cette version déformée, le sifflement des bombes, les cris d’enfants et les rafales de tirs. Son message, c’est cette performance. Une guitare et des sons, des allusions. C’est l’hymne d’un pays malade qui arrive à nos oreilles, un pays blessé, sa voix est distordue et gémissante…

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