We shall overcome

Aux origines du rock : une communauté qui souffre

Si le rock touche d’abord la jeunesse blanche issue des classes moyennes qui se retrouve le samedi soir pour danser dans les « ballrooms », il faut se rappeler que ce rythme est né de musiques noires : le blues et le rythm’n’blues. C’est donc dans une musique traditionnelle noire, avec ce qu’elle comporte de rythmes endiablés, d’aspects corporels voire charnels et de vocation à dire la souffrance d’un peuple que le rock s’est ancré, et s’est affiché comme un style universel. Les adolescents y robert-doisneaube-bop-en-cave-saint-germain-des-prc3a9s-paris1951trouvent un exutoire au cadre puritain de la société blanche traditionnelle. À leur manière, ils affrontent et confrontent l’idéologie dominante des WASP de la société américaine, laissant les adultes perplexes face à cette nouvelle musique souvent qualifiée de régressive. Le modèle bien-pensant de société qu’on leur offre ne convient plus, ils ne se satisfont plus de la consommation comme principale aspiration et commencent à s’indigner de la ségrégation de fait qui persiste dans le pays. L’Amérique, qui prétend se dresser face au bloc Soviétique accusé de barbarie totalitaire, se doit de remédier à cette situation indigne.

La résistance s’organise au sein de la communauté noire depuis que Rosa Parks a refusé de céder sa place dans un bus. En 1962, Martin Luther King, alors pasteur, se lance dans une série d’actions aussi spectaculaires dans leur envergure que profondément pacifiques, ce qui ne manque pas de déstabiliser le gouvernement et l’opinion publique américaine. Dès lors, la musique a un rôle essentiel dans le combat des Noirs : les chants traditionnels, le gospel constituent des armes pacifiques dans la lutte.

Les chanteurs folk rejoignent la cause

À partir du début des années 60, les Noirs ne sont plus seuls à se battre pour leurs droits, ils sont vite rejoints par toute une partie de la population, la gauche intellectuelle et la jeunesse en priorité. Les chanteurs folk, presque tous Blancs par ailleurs, soutiennent activement la cause Noire et en deviennent les portes-parole improvisés. Le premier est âgé de 21 ans seulement en 1962. Avec sa guitare, Bob Dylan a l’habitude de nous raconter des histoires, parfois légères, étranges ou cocasses, semblable au Mr Tambourine Man qu’on aimerait avoir près de soi les soirs d’insomnie. Cette fois-ci l’histoire est moins drôle. Il raconte un triste fait divers survenu quelques années auparavant. L’histoire sordide d’un jeune adolescent Noir victime d’un crime profondément raciste, laissé impuni par une justice laxiste et complaisante envers les Blancs. Ce fait divers marqua profondément le jeune Dylan et fit l’objet de sa toute première « protest song » : The Death of Emmitt Till. Cette chanson est loin de faire partie des meilleures de l’artiste mais reste symboliquement le point de départ de sa carrière engagée politiquement.

Les actions pacifiques se multiplient et se propagent dans tous le pays, des étudiants commencent à organiser des sit-in dans des lieux où ils ne sont pas les bienvenus, ils subissent humiliations et coups mais jamais n’y répondent. Des personnalités se joignent au mouvement, c’est le cas par exemple du comédien Dick Gregory qui s’entend dire à un café « We don’t serve niggers » et répond  « It’s okay, i don’t eat niggers ». Entre 1961 et 1963 sont organisés des Freedom Rides, les voyages de la liberté, qui participent de la lutte pour les droits civiques. De jeunes activistes Noirs et Blancs parcourent le Sud des États Unis dans  les inter-states (bus inter États) dans lesquels la ségrégation est en place. Ils sont agressés physiquement par une partie de la population raciste du Sud et les autorités locales ferment les yeux. À nouveau, ils ne répondent pas, et tout le tragique de la cause Noire s’exprime dans cette dignité qui les accompagne. Ils n’utilisent qu’une arme : encore et toujours, la musique. Phil Ochs, jeune chanteur folk politiquement engagé compose  en leur honneur Freedom Riders en 1962 qui relate ces voyages et réaffirme la promesse d’insoumission pacifique de tout un peuple :

«They boarded a bus in Washington D.C.

To enter a state half slave and half free

The wheels hummed a song and they sang along

The song of liberty, the song of liberty

Freedom riders roll along

Freedom riders won’t be long

Won’t be long »

« Ils sont montés à bord d’un bus à Washington DC
Pour entrer dans un État, à moitié esclaves à moitié libres
Les roues fredonnaient une chanson et ils ont chanté tout du long
Le chant de la liberté, le chant de la liberté.

Les Freedom Riders arrivent
Les Freedom Riders ne vont pas tarder
Ne vont pas tarder.»

Joan+Baez-martin-luther-king-jr

Le mouvement s’amplifie

La chanteuse folk Joan Baez, autre icône de la chanson contestataire, affiche elle aussi son soutien à la cause de Martin Luther King en le rejoignant lors des marches de Selma et de Washington. Avec la télévision et les médias de masse les apparitions et interventions d’artistes peuvent porter un plus large écho, l’enjeu de leur engagement prends de l’ampleur et les chanteurs folk ne dissocient plus leur musique et leur conscience politique. Accompagnée d’autres artistes, Joan reprend l’hymne officieux du mouvement, We Shall Overcome, qui clôt le festival folk de Newport en juillet 1963.

«We shall overcome

We shall overcome someday

For I know in my heart

It will come true

We shall overcome someday»

«Nous vaincrons

Un jour nous vaincrons

Je sais dans mon coeur

Que cela arrivera

Un jour nous vaincrons.»

La radicalisation avec les Black Panthers

En 1964-1965 Johnson fait voter les Civil Rights Act et Voting Rights Act, une victoire majeure pour la communauté noire et pour la dignité des États-Unis. Cependant, dans de nombreux États encore très racistes l’interdiction de la ségrégation n’est pas immédiatement effective. Déçue, une partie de la communauté Noire ne veut plus se contenter d’actions pacifistes et prône l’action violente. Le mouvement noir se radicalise en partie avec à l’apogée la création du Black Panthers Party. La chanson choisie par les leaders du parti pour les représenter est encore une chanson de Bob Dylan : Ballad of a Thin Man :

«You hand in your ticket

And you go watch the geek

Who immediately walks up to you

When he hears you speak

And says, “How does it feel

To be such a freak?”

And you say, “Impossible”

As he hands you a bone»

«Tu tiens ton ticket 
Et tu vas voir le monstre de foire 
Qui s’avance immédiatement vers toi 
Quand il t’entend parler 
Et dit « Comment te sens-tu 
D’être si bizarre ? » 
Et tu dis « Impossible » 
Pendant qu’il te tend un os. »

Selon leur interprétation, ce couplet décrit les relations raciales aux États-Unis. Le geek étant le noir et l’homme fin incarne un bourgeois blanc. Les Black Panthers sont connus pour leurs actions violentes et sont encore aujourd’hui très controversés.  Leur réinterpration de cette chanson de Bob Dylan, pourtant grand défenseur de la cause noire, traduit cette radicalisation extrême. On est ici bien loin de la zénitude hippie californienne et du pacifisme de Martin Luther King. Le Blanc devient un ennemi, qu’il faut affronter pour obtenir la libération.

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