Welcome to the hotel California

Décade et décadence

«  If you remember the sixties, you weren’t there », une petite phrase toute simple qui résume le sentiment général actuel auquel sont confrontés tous ceux qui tentent de dire, écrire, décrire cette folle décennie. L’empreinte toute à la fois évanescente et profonde qu’elle a laissé dans l’imaginaire collectif fascine, souvent. Les années soixante donc, où l’on allait au cinéma à Paris pour deux francs, les jupes des filles se raccourcissaient et les Beatles devenaient les idoles de toute une génération. De l’autre côté de l’Atlantique le phénomène des groupes de rock se propage et s’enflamme, exporté du Royaume-Uni quand bien même le rock’n’roll est né aux États-Unis dans les années 50, avec des artistes comme Chuck Berry ou Elvis Presley, Johnny Cash, ou Jerry Lee Lewis. Mais les groupes pop sont popularisés en Angleterre avec à leur tête les Beatles et les Rolling Stones.

pet sounds

Pourquoi à ce moment là ?

L’épicentre du séisme culturel qui se produit outre Manche n’a d’équivalent que celui qui secoue la côte ouest des États-Unis au même moment, les Beach Boys prenant la tête des charts, au coude à coude avec les Beatles. L’histoire de la Californie semble, plus que nulle part ailleurs, se confondre avec les différents mouvements culturels qu’elle a vu naitre. Histoire et mouvements culturels s’interpénètrent, se fondent l’un dans l’autre jusqu’à ne former plus qu’un. La décennie des Sixties est celle d’une révolution musicale et picturale, et la Californie se présente comme l’ambassadrice d’un mode de vie « cool », exprimé dans les tubes au gout d’eau salée de la surf music menée par les Beach Boys. De jeunes surfeurs, des plages paradisiaques, des mélodies entrainantes, c’est bien le lieu des « Good Vibrations » et la devise Sea Sex and Sun témoigne de ce doux vent de légèreté qui souffle sur la côte ouest. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que les révolutions culturelles et les idées nouvelles naissent habituellement le long des côtes, l’enfoncement dans les terres étant synonyme d’augmentation d’un sentiment conservateur voire réactionnaire. On pourrait naïvement interpréter cette observation par un parallèle entre l’appel du large et le désir de renouvellement, mais il y a sans doute matière à faire une thèse et ce n’est pas notre propos…La surf music qui inonde toutes les radios du pays au début de la décennie permet à la jeunesse d’oublier « l’American Way of life », modèle de vie encensé dans les années 50, maisonnettes propres, herbe plus verte que celle du voisin, chemisettes blanches, WayFarer sur le nez et Chevrolet Impala garée dans l’allée.

californieLatent, en sourdine, le trauma de la chasse aux sorcières, cette lutte quasi paranoïaque contre le communisme, et les souvenirs de la guerre de Corée. Sur les plages californiennes, on préfère écouter les instrumentaux des Lively Ones, on veut se sentir griser par ce sentiment de liberté qui n’appartiendrait qu’à la jeunesse. Le monde prend alors des allures de film, un road movie comme American Graffiti (réalisé par Georges Lucas en 1972 et produit par Coppola) à grande échelle, avec pour protagoniste une jeunesse en proie à son errance et ses hésitations. L’action prend place en 62 juste après l’assassinat de Kennedy et en plein milieu de la guerre du Vietnam, le road movie nous emmène sur la Highway 101, route mythique qui relie San Francisco à Los Angeles et qui donnera à Bob Dylan le nom d’un de ses albums (Highway 101 Revisited). Le monde occidental partage le rêve californien chanté par The Mamas and the Papas :

« I’d be safe and warm

if I was in L.A.

California Dreamin’

On such a Winter’s day »

« Je serais en sécurité et au chaud

Si j’étais à L.A.

Rêver de la Californie

Par une journée d’hiver comme celle-ci »

Un pays qui se transforme

L’Amérique des années soixante est un pays jeune, la moyenne d’âge est de trente-deux ans seulement : le chamboulement démographique résultant du baby-boom d’après guerre sous-tend la révolution culturelle à venir. Et si le début des années 60 marque l’engouement de la jeunesse pour les groupes Rock, il s’accompagne également de mouvements de contestation sans précédent dont les artistes seront les porte-paroles. La contestation prend plusieurs formes mais rend compte d’un seul moteur : le rejet du modèle existant et la volonté d’esquisser un modèle de société différent, moins violent et plus juste. La jeunesse utopique, naïve s’engage contre la guerre du Vietnam, pendant que la communauté noire lutte pour révoquer le système ségrégationniste et ses pratiques détestables en vigueur. Au centre de tout cela, des centaines d’artistes participent à cette déconstruction  d’un « American Way of Life » dépassé.

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Fortunate son

La guerre du Vietnam ou l’engagement sans précédent des artistes

On ne peut pas évoquer la guerre du Vietnam (1955-1975) sans mentionner les oeuvres qui lui sont consacrées, cinématographiques ou musicales. Les Américains vivent cette guerre comme un traumatisme et les artistes rock ne font pas exception. Ce lien étroit s’illustre notamment dans les bandes originales des films traitant du sujet : on pense à Apocalypse Now de Francis ford Coppola (1979) qui met à l’honneur des artistes tels que The Doors et The Rolling Stones, ou The Deer Hunter de Michael Cimino (1978) où l’on entend Foxy Lady de Jimi Hendrix, ou encore Full Metal Jacket réalisé par Stanley Kubrick en 1987 qui utilise Hello Vietnam de Johnnie Wright et Surfin’ Bird du groupe de surf rock américain The Trashmen. Dans Platoon (1986), Oliver Stone choisit des titres tels que White Rabbit de Jefferson Airplane, l’un des groupes précurseurs du mouvement psychédélique né à San Francisco.

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La population américaine est hantée pendant de longues années par cette guerre très médiatisée, le conflit s’enlise et l’opinion publique émet des réticences concernant l’intervention américaine au Vietnam. Les chanteurs rock deviennent les porte-paroles du mouvement pacifiste qui s’organise. Pour la première fois de l’histoire, la musique n’a plus seulement vocation à communiquer des valeurs mais permet de fédérer des groupes sociaux, d’unifier une société alors très hiérarchisée.

Les musiciens, à l’instar des cinéastes, s’adonnent surtout à dénoncer l’horreur de la guerre, ils exhibent tout ce qu’elle a de plus absurde. Il ne s’agit pas de chanter le rêve d’une nation en paix, mais bien de s’opposer frontalement au conflit.

L’absurdité du conflit dénoncée par les groupes rock

Dans la chanson Fortunate Son, le groupe Creedence Clearwater Revival fondé à San Francisco à la fin des années 50 raconte l’histoire d’un homme enrôlé dans l’armée et forcé d’aller au Vietnam, contrairement aux fils de sénateurs et autres hommes riches qui échappent à cet enfer. Elle met le doigt sur l’hypocrisie du système démocratique américain qui prétend offrir les mêmes chances à tous mais protège les élites.

«Some folks inherit star spangled eyes,

Ooh, they send you down to war, lord,

And when you ask them, « how much should we give? »

Ooh, they only answer more! more! more! yoh,

It ain’t me, it ain’t me, i ain’t no military son, son.

It ain’t me, it ain’t me; i ain’t no fortunate one, one.»

«Ouais, certains types héritent de yeux étincelants d’étoiles
Ooh, ils t’envoient à la guerre, Seigneur,
Et quand tu leur demandes, « Combien devrions-nous donner? »
Oh, ils répondent seulement, plus, plus, plus, yoh
C’est pas moi, c’est pas moi, je suis pas un fils de militaire
C’est pas moi, c’est pas moi, je suis pas un fils chanceux, non»


Dans une interview donnée en 1982, John Fogerty, chanteur, guitariste et compositeur du groupe précise son message : 

« En 1969  la majorité du pays pensait que le moral des troupes était bon et environ 80 % d’entre eux étaient favorables à la guerre. Mais certains d’entre nous qui regardaient attentivement la situation savaient que quelque chose n’allait pas. Je n’avais guère d’admiration pour Nixon et le genre de personnes comme lui. À l’époque, vous aviez l’impression que ces gens bénéficiaient d’un traitement de faveur. L’opposition avec les classes dominantes et aisées devenait plus intense à la fin des années soixante. A cette période de ma vie, j’avais vingt-trois ans et je ne voulais pas combattre pour une guerre pour laquelle j’étais opposé. Les fils de bonne famille n’avaient pas à se poser ce genre de questions, puisqu’eux n’allaient pas au Vietnam. Ce qui ne les empêchait pas de dire que cette guerre était bonne pour l’Amérique »

 

Parmi les chansons les plus emblématiques qui s’opposent au conflit, on trouve I-Feel-I’m-Fixing-to-Die Rag (1965) de Country Joe McDonald, un artiste folk très engagé politiquement dans les années 60. Issu d’une famille communiste dévastée par le maccarthysme, il doit son nom de scène au surnom affectueux « Country Joe » de Joseph Staline aux États-unis lors de la Seconde Guerre Mondiale. Lors de sa prestation à Woodstock quatre ans plus tard, il fait scander des « Fuck ! » aux quelques 450 000 spectateurs transportés. Sa chanson est devenu un hymne pacifiste :

« Come on all of you big strong men

Uncle Sam needs your help again

he’s got himself in a terrible jam

way down yonder in Viet Nam,

put down your books and pick up a gun we’re

gonna have a whole lotta fun. (…)

Come on mothers throughout the land

pack your boys off to Viet Nam

come on fathers don’t hesitate

send your sons off before it’s too late

and you can be the first ones on your block

to have your boy come home in a box.»

«Allez tous les costauds
Oncle Sam a encore besoin de vous
Il s’est foutu dans la merde
Là bas au Viet Nam
Alors lâchez vos bouquins et prenez un fusil
On va se marrer. (…)
Allez les mères de tout le pays
Envoyer vos garçons au Viet Nam
Allez les pères n’hésitez pas
Envoyez vos fils avant qu’il ne soit trop tard
Vous serez les premiers du quartier
Dont le fils reviendra dans une boîte.»

Il fait preuve d’humour noir et de cynisme pour dépeindre une réalité qui le sidère. L’Amérique capitaliste incarnée par l’Oncle Sam envoie ses enfants à l’abattoir par intérêt économique tandis que les relents du maccarthysme se font sentir. En plein contexte de guerre Froide, l’Amérique veut s’imposer face à l’ennemi soviétique mais chaque mort d’un soldat américain suscite une forte émotion, et il devient difficile de trouver une raison profonde à cette intervention… Les chanteurs folk expriment leur ras-le-bol au gouvernement qui fait la sourde oreille. Ici, Country Joe McDonald s’amuse à reprendre le discours de propagande de l’armée en dévoilant les vraies raisons de la guerre -soupçonnées par le peuple- ainsi que ses conséquences désastreuses.

Jimi Hendrix à Woodstock : un moment historique

hendrixL’Amérique du Vietnam se critique par les textes, mais pas seulement. Le 18 août 1969, à Woodstock, Jimi Hendrix monte sur scène au petit matin et offre aux centaines de milliers de spectateurs présents une prestation qu’ils ne sont pas prêts d’oublier. Après avoir interprété d’une façon mystique Vodoo Chile, un classique de blues, Jimi lance par trois fois « Peace and Happiness » à une foule habitée. Puis il enchaîne avec sa version de l’hymne américain. À grands coups de vibrato et de saturation, on croit entendre, dans cette version déformée, le sifflement des bombes, les cris d’enfants et les rafales de tirs. Son message, c’est cette performance. Une guitare et des sons, des allusions. C’est l’hymne d’un pays malade qui arrive à nos oreilles, un pays blessé, sa voix est distordue et gémissante…

If you’re goin’ to San Francisco…

Les premiers festivals gratuits : nouveau mode de diffusion musicale

Les Sixties sont aussi le temps des festivals gratuits en plein air, où tout le monde peut se rendre, peu importent ses origines, la position qu’il occupe dans la grande hiérarchie sociale. De la même façon que le football unit tous les représentants des classes sociales derrière une équipe, le rock a des vertus démocratisantes. Ce n’est pas le style musical d’une partie de la société comme cela a pu être le cas précédemment, le jazz qui a été tour à tour accaparé par les milieux populaires, puis par les classes  plus aisées.

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Excès, usage de drogues et création du rock psychédélique à San Francisco

Cela commence par le Summer of Love en 1967. Puis toute une série de happenings, concerts psychédéliques et festivals en tout genre. Nous sommes à Monterey en Californie. Le quartier de Haight-Ashbury est envahi par plus de 100 000 personnes, des couronnes de fleurs dans les cheveux (… Be sure to wear some flowers in your hair). Les hippies sont là, avec eux le LSD, la débauche libertine. L’épicurisme exalte à San Francisco. Le Summer of Love est le berceau d’un nouveau courant : le rock psychédélique. Les chansons s’allongent, les mélodies sont répétitives et pénétrantes, on retrouve des solos instrumentaux longs, tortueux. Les musiques hypnotiques envoûtent. Plus que jamais la musique ne se résume pas uniquement à des chansons mais s’accompagne d’une attitude, d’une nouvelle façon de concevoir le monde. Les artistes plébiscités par la communauté hippie prennent les mêmes drogues hallucinogènes qu’eux ce qui se fait sentir dans leurs textes. En  février 1967, Jefferson Airplane, groupe fondé à San Francisco en 1965, sort l’album Surrealistic Pillow dans lequel la chanson White Rabbit parle explicitement de l’usage de LSD :

« One pill makes you larger

And one pill makes you small (…)

Go ask Alice

When she’s ten feet tall. »

« Une pilule te rend plus grand

Et une pilule te rend petit(…)

Va demander à Alice

Quand elle mesure 10 pieds »

Jefferson Airplane fait de nombreuses références à l’univers d’Alice au Pays des Merveilles de  Lewis Caroll au cours de la chanson, dès le titre qui parle du lapin de l’oeuvre, puis la reine de coeur, la chenille fumeuse d’opium sont évoquées… Le parallèle entre le monde imaginaire de cette petite fille qui prend des substances pour se transformer et un « trip » dû à la drogue se comprend aisément.

Plusieurs groupes  psychédéliques rencontrent le succès entre 1965 et 1969, la plupart dérivant du folk-rock. Jefferson Airplane, donc, mais aussi Quicksilver Messenger Service, fondé aussi à San Francisco en 1964 et Love, moins connu mais dont l’album Forever Changes est souvent considéré comme l’un des meilleurs albums rock de tous les temps par les critiques. Il reflète particulièrement le climat de la fin des années soixante, avec une sobriété presque dérangeante. On ressent à la fois l’oppression et la libération : l’oppression des forces de police dans tous le pays, celle du gouvernement qui s’entête à poursuivre la guerre du Vietnam, puis la consécration de l’amour libre chez la jeunesse et la découverte du LSD.

Le groupe le plus emblématique du courant psychédélique est The Grateful Dead, fondé en 1965 en Californie aussi. Il se produit pour la première fois sur scène lors d’un « acid test » à San Jose, sauterie destinée à tester les effets du LSD. Des pilules sont distribuées gratuitement au public. The Grateful dead propose une musique planante ; le style, nouveau et désinvolte, trouve un large public..

Contre-culture : la jeunesse se soulève

La contre-culture américaine qui s’affiche à San francisco est directement issue de la philosophie hippie. Elle se réfère au phénomène culturel contestataire qui se propage aux États-Unis et au Royaume-Uni entre 1965 et 1972. Le mouvement protestataire, principalement étudiant, a pris de l’ampleur au fur et à mesure que le mouvement en faveur des droits des Noirs grandissait et a atteint son apogée avec l’expansion de l’intervention américaine au Vietnam. Mais d’autres causes tiennent à coeur à la jeunesse : les droits des femmes, la sexualité, l’exercice de l’autorité par les forces policières. Dans Zabriskie Point, Antonioni (1970) met en scène les manifestations étudiantes dans les grandes universités californiennes : des affrontements avec les forces de police ont lieu, des sit-in ainsi que des grèves sont organisés, sur fond de marxisme et de féminisme. Antonioni a su peindre avec justesse cette génération. Le film s’achève sur une vision de la société de consommation qui explose sur une musique de Pink Floyd.

 

Entre le 16 et le 18 juin 1967, outre les groupes de rock psychédéliques, de nombreux artistes se succèdent face à 200 000 spectateurs en transe. On peut citer entre autres Jimi Hendrix, The Who, Janis Joplin, Joan Baez, Simon and Garfunkel ou encore Otis Redding. San Francisco est devenu le nouvel Eldorado d’une jeunesse émancipée aux moeurs totalement libérées, le lieu de tous les possibles et le berceau de la contre-culture américaine. Le premier festival rock gratuit à ciel ouvert bouleverse définitivement les normes des futurs concerts.